Lors de ses vœux à la population en janvier, le maire d'Eybens s'est félicité du dynamisme et du nombre d'emplois salariés sur la commune. Dans son programme, il indique un nombre de 7400 emplois, ce qui n’est plus le cas.
Il nous a paru important de rétablir quelques vérités mathématiques.
Pendant longtemps, Eybens a incarné un modèle de commune industrielle dynamique au sud de l’agglomération grenobloise. La présence de grands employeurs comme Hewlett-Packard et Schneider Electric assurait un volume important d’emplois salariés, une base fiscale solide et une relative autonomie économique.
Si Schneider Electric reste dynamique et très implanté à Eybens, le départ d'HP en 2022 puis celui d'HPE prévu fin 2026 change la donne. Eybens garde pour le moment plus d'emplois sur son territoire que de résidents actifs, mais le recul observé aujourd’hui de l’emploi salarié marque une rupture aux causes multiples et aux conséquences profondes sur l’urbanisme, les mobilités et l’environnement.
1. Les causes du recul de l’emploi salarié
1.1. La désindustrialisation et les mutations des grands groupes
Les groupes comme HP ont profondément transformé leurs stratégies depuis les années 2000 :
- externalisation et délocalisation de certaines activités industrielles,
- automatisation des processus, réduisant les besoins en main-d’œuvre locale,
- recentrage sur des fonctions de R&D, de services ou de pilotage souvent réparties à l’échelle mondiale.
Eybens, historiquement positionnée sur des sites de production et de bureaux industriels, a subi de plein fouet ces évolutions.
1.2. Une concurrence territoriale accrue
À l’échelle de la métropole grenobloise, d’autres communes ont développé des zones d’activités plus récentes, plus flexibles ou mieux connectées aux grands axes (Presqu’île scientifique, Inovallée Meylan-Montbonnot).
Eybens souffre :
- d’un foncier économique relativement contraint,
- d’une image encore très marquée par l’industrie “ancienne”,
- d’une difficulté à attirer des PME innovantes ou des start-ups en forte croissance.
1.3. Les transformations du travail
Le développement du télétravail et des emplois tertiaires métropolitains a réduit l’intérêt pour une localisation strictement communale de l’emploi. Une partie de l’activité économique se diffuse désormais hors des zones d’activités traditionnelles, au profit de centralités métropolitaines ou même du domicile.
2. Effets sur l’urbanisme communal
2.1. La fragilisation des zones d’activités
La baisse de l’emploi salarié se traduit par :
- des locaux partiellement vacants ou sous-occupés,
- des friches industrielles ou tertiaires,
- une perte de lisibilité fonctionnelle de certains secteurs.
Ces espaces posent un défi majeur : faut-il les reconvertir en logements, en équipements, en espaces mixtes, ou maintenir une vocation économique ?
2.2. Une pression accrue sur le logement
La diminution des emplois locaux renforce le rôle résidentiel d’Eybens. La commune devient davantage une ville “où l’on habite” qu’une ville “où l’on travaille”.
Cela peut conduire à :
- une densification résidentielle parfois déconnectée de l’emploi,
- une banalisation urbaine si la mixité fonctionnelle n’est pas préservée,
- une dépendance croissante vis-à-vis des pôles voisins.
3. Effets sur les déplacements et les mobilités
3.1. Une augmentation des déplacements pendulaires
La perte d’emplois sur la commune entraîne mécaniquement :
- davantage de sorties quotidiennes vers Grenoble, la Presqu’île ou le Grésivaudan,
- une augmentation des flux domicile-travail, souvent aux heures de pointe.
Même avec une bonne desserte en transports en commun, cette dynamique renforce la dépendance à l’automobile pour une partie des actifs.
3.2. Un déséquilibre des flux
Eybens tend à devenir une commune “émettrice” de déplacements le matin et “réceptrice” le soir, ce qui :
- limite la vitalité diurne (commerces, services),
- complique l’optimisation des réseaux de transport,
- accentue la congestion sur certains axes structurants.
4. Effets environnementaux
4.1. Un bilan carbone défavorable
La dissociation croissante entre lieux d’habitat et lieux d’emploi augmente :
- les distances parcourues,
- les émissions de gaz à effet de serre liées aux déplacements,
- les nuisances sonores et la pollution atmosphérique.
Le gain environnemental issu de la réduction d’activités industrielles locales est souvent annulé par l’augmentation des mobilités.
4.2. Une opportunité de renaturation… sous conditions
La reconversion de friches peut offrir des opportunités positives :
- désimperméabilisation des sols,
- création d’espaces verts ou de continuités écologiques,
- projets urbains plus sobres et multifonctionnels.
Mais sans stratégie claire, ces espaces risquent d’être consommés par une urbanisation résidentielle peu qualitative.
5. Enjeux et perspectives
Le recul de l’emploi salarié à Eybens n’est pas seulement une difficulté conjoncturelle, mais le symptôme d’une transition économique et territoriale plus large. L’enjeu n’est pas de recréer le modèle industriel du passé, mais de :
- diversifier les formes d’emploi (PME, économie locale, services, ESS),
- favoriser la mixité fonctionnelle dans les projets urbains,
- rapprocher habitat, emploi et services pour limiter les déplacements,
- inscrire la reconversion économique dans une trajectoire écologique cohérente.
Eybens reste une commune dynamique mais se trouve à un moment charnière : soit elle s’installe durablement dans un rôle de commune résidentielle, soit elle parvient à réinventer une économie locale adaptée aux mutations contemporaines, conciliant attractivité, sobriété et qualité de vie.
